Aller au contenu principal
Lundi 29 novembre
Saint Sernin
ou Saturnin, martyr et évêque de Toulouse (IIIe siècle)

Saint Gauzelin

Évêque de Toul

Pour nombre de nos lecteurs, ce nom n'évoque sans doute pas grand-chose ; il est, de fait, beaucoup moins populaire en Lorraine que celui de Saint Epvre ou de Saint Gérard.
Il n'empêche que pour l'Histoire, Saint Gauzelin ouvre la série des grands évêques de Toul qui, pendant trois siècles, autour de l'an mil, vont faire de la Lorraine une des régions bien vivantes, sinon prospères de la Chrétienté.

Précisons tout de suite qu'il s'agit d'un personnage historique. Si les débuts de sa vie ne nous sont connus que d'une façon fragmentaire, son activité épiscopale a été relatée avec précision par Adson, écrivain contemporain, dont il devait d'ailleurs singulièrement favoriser le talent.
Issu d'une noble famille franque, vers la fin du IXe siècle, Gauzelin, élevé chrétiennement et devenu prêtre, se distingua très vite par son intelligence, son sens pratique et sa piété. Il pouvait approcher de la trentaine lorsqu'il entra, le 13 août 913, comme notaire à la chancellerie royale. On sait qu'en ces temps barbares, les souverains ne faisaient guère appel qu'à des clercs pour leur administration.

En 920, l'évêque de Toul, Drogon, venant à mourir, le roi Charles le Simple qui, selon la coutume, disposait des nominations épiscopales, proposa son notaire comme successeur. Le choix était heureux et le clergé toulois l'élut comme évêque à l'unanimité. C'était là comme une nouveauté : particularité juridique, essentielle aux yeux du nouvel évêque qui avait à cœur d'échapper ainsi à l'asservissement de l'Église par le pouvoir civil.

Gauzelin fut sacré, le 17 mars 922, par son métropolitain, Roger, archevêque de Trèves, assisté des évêques de Metz et de Verdun. A noter ici la rencontre, fortuite, des trois Évêques qui allaient être célèbres dans l'Histoire.
Au moment où Gauzelin prenait possession de son vaste diocèse, la Lorraine était l'enjeu d'un conflit politique, obscur et complexe, qui mettait aux prises la Francie et la Germanie.

Dans la première était censé régner Charles le Simple, un des derniers descendants de Charlemagne, déjà supplanté par la dynastie naissante des Capétiens, au cœur du Bassin parisien.
En Germanie, Henri Ier, dit l'Oiseleur, venait d'être élu empereur en 919, avec le titre suggestif de « roi des Saxons et des Francs ». D'une énergie remarquable, il s'employa aussitôt à maîtriser les Hongrois, dont les raids infestaient l'Occident, (Nous avons plusieurs fois mentionné celui de Remiremont en 917).

Il se trouva dès lors que l'Église vit en lui comme un successeur de Charlemagne. Avec l'appui des archevêques de Mayence, de Cologne et de Trèves, Henri Ier devait en effet assurer la couronne à son fils, Otton Ier le Grand, qui donna son nom à la dynastie des Ottonides. Ainsi s'instaura, devant l'impuissance des derniers Carolingiens, une centralisation romaine et impériale, qui devait conduire à la fondation du Saint Empire romain germanique, tranche quasi millénaire de l'histoire européenne, titre, à la longue, purement honorifique, auquel devait mettre fin... la bataille d'Austerlitz, en 1804. Dans ce contexte, la Lorraine, résidu de la Lotharingie du traité de Verdun de 843, se trouvant prise entre deux feux, allait, bien que française de langue et d'esprit, basculer en 925 et pour de longs siècles dans la mouvance germanique.

Gauzelin, français d'origine, joua franchement le jeu, par discipline d'abord, puisqu'il dépendait de l'archevêque de Trêves, son consécrateur, par sagesse politique aussi, la Lorraine étant pour lors trop éloignée et hors de portée des Capétiens, qui la rattraperont par la suite, à partir de Jeanne d'Arc.
Il s'ensuivit aussi ― qu'on nous permette ce détail en passant ― que notre art religieux portera la marque de l'option audacieuse de l'évêque de Toul. La plupart de nos églises romanes en Lorraine sont typiquement rhénanes, dans leur architecture comme dans leur décoration.

En se tournant ainsi vers l'Empire, en tant qu'évêque lorrain, Saint Gauzelin semblait faire preuve d'ingratitude envers Charles le Simple qui l'avait promu à l'épiscopat. Mais ce dernier, qui ne se faisait aucune illusion sur sa propre fragilité, ne tint pas rigueur au jeune évêque de cette décision courageuse et, personnellement, désintéressée.

Saint Gauzelin d'ailleurs n'eut qu'à se louer de la confiance qu'il témoignait à Henri Ier. C'était pour lui un moyen efficace de sauvegarder le temporel de l'évêché de Toul, dont il était responsable et qui était perpétuellement malmené par les raids hongrois et par les entreprises des barons turbulents. On assistait alors, ne l'oublions pas, aux débuts de la féodalité, née de la décrépitude carolingienne, au grand dam des pauvres gens dans les campagnes.
Non content de reconnaître et de garantir l'intégrité des possessions de l'Église de Toul, l'Empereur accorda, par une charte datée de Mayence le 28 décembre 927, à Gauzelin et à ses successeurs, tous les droits régaliens sur la ville de Toul et le territoire du diocèse, érigé en comté. Désormais, dans les textes, évêché et comté de Toul sont synonymes. Mais ce n'est que bien plus tard, au XVe siècle, que les évêques s'attribueront le titre de comte de Toul, qu'ils garderont jusqu'à la Révolution.

Saint Gauzelin assurément n'eut cure d'un tel titre ; il n'en bénéficia pas moins, par le prestige qui s'y attachait, dans ses relations avec les seigneurs de son territoire.
Ce long préambule historique nous a semblé utile pour situer dans son cadre ce grand évêque et dégager son authentique sainteté. En optant pour l'Empereur, fut-ce intimement à contre-coeur, en acceptant d'entrer, pour le temporel, dans le système féodal, Saint Gauzelin n'eut en vue que l'intérêt supérieur de son Église de Toul et de ses ouailles. C'était, dirions-nous, une manière de présence au monde de son temps.

S'il fait honneur, en ce premier aspect de sa mission épiscopale, à ses capacités de juriste et d'administrateur acquises jadis à la chancellerie, son grand esprit de foi le conduisit à s'appliquer davantage encore à la rénovation spirituelle de son diocèse.
Ainsi le voit-on assister et prendre une part active à plusieurs conciles régionaux : à Verdun en décembre 947, à Mouzon (Ardennes), en janvier et à Ingelheim (Palatinat) en juin 948.

A plus forte raison s'était-il intéressé, dès ses débuts, aux graves problèmes qui se posaient dans sa ville même. L'abbaye de Saint-Epvre, fondée vers 507 par l'évêque de ce nom, était bien déchue de la ferveur qui s'était soutenue pendant plusieurs siècles. Le désordre et le relâchement s'y étaient établis à la suite des malheurs du temps (guerres, invasions, pillages).
Par expérience, il savait qu'une œuvre de ce genre ne subsiste que par la bonne administration des supérieurs et par une parfaite observance des statuts. Aussi commença-t-il à placer un moine exemplaire, Archambaud, à la tête de l'abbaye, puis à doter celle-ci de revenus et d'un domaine, pris sur le comté de Toul et suffisants pour la subsistance décente de quarante religieux.

L'esprit bénédictin des premiers siècles de l'abbaye s'étant fort dégradé, Saint Gauzelin prit son bâton de pèlerin pour aller à la source. L'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, encore vivante aujourd'hui, était alors un monastère-pilote de l'idéal monastique. Il en rapporta constitutions et directives, qu'il eut le talent de faire accepter et de remettre en honneur dans son abbaye touloise.

Cette réussite l'engagea à relever pareillement de corps et d'âme les autres établissements religieux du diocèse. Et son exemple fut contagieux chez les évêques voisins ; à Metz Adalbéron Ier et Bérenger à Verdun entreprirent la même tâche de rénovation.
Au cours de cette « opération monastique », qui lui tenait à cœur, il fit une sorte de conquête, en obtenant de l'empereur Otton Ier juridiction sur Moyenmoutier, jusqu'alors abbaye royale. Réel enrichissement pour le patrimoine de son diocèse, qui d'ailleurs ne devait pas durer. Comme toutes les grandes abbayes vosgiennes, situées sur le territoire du diocèse, Moyenmoutier devait par la suite s'émanciper de la tutelle des évêques de Toul.

La réforme monastique, qui était apparue à Saint Gauzelin comme une urgente besogne d'assainissement, allait pratiquement occuper la plus grande partie de son épiscopat.
Nos grandes abbayes vosgiennes furent tout de suite après celle de Saint-Epvre, l'objet de sa sollicitude. De Toul il envoya, dès 938, Einold relever Senones de sa déchéance. Ce dernier, par une sorte d'heureuse réaction en chaîne, put charger un de ses religieux senonais, Adalbert, d'entreprendre à Moyenmoutier et à Saint-Dié la même œuvre de restauration.

L'opération réussit fort bien dans le monastère de Saint-Hydulphe, du fait peut-être que l'abbaye, naguère royale et richement dotée, jouissait d'une certaine solidité matérielle, excellente base de départ. Seuls l'esprit et la piété des moines, à quoi Saint Gauzelin tenait essentiellement, laissaient à désirer. On y porta remède sans brusquerie.
Par contre, en arrivant au Val de Galilée, Adalbert trouva le monastère en fort mauvaise posture. L'abbé n'ayant pas su administrer le temporel, les moines de Saint-Dié vivaient dans une extrême misère ; il s'ensuivit des désordres tels qu'il fallut faire appel au pouvoir civil. Frédéric Ier, duc de Haute Lorraine et suzerain du Val de Galilée, dut intervenir « manu militari ». Il chassa l'abbé incapable et dispersa ses moines, les remplaçant par des chanoines séculiers, constitués en Chapitre, sous la direction d'un grand prévôt. C'est donc vers 954, sous l'épiscopat de Saint Gauzelin et bien contre son gré, que l'abbaye, fondée au VIIe siècle par Saint Dié, quittant l'idéal monastique, opérait cette singulière mutation, qui ouvrait une page nouvelle dans l'histoire de notre diocèse.

Tout en jouant, avec ses monastères de l' Est, la « carte germanique » dans les perspectives de sa diplomatie. Saint Gauzelin portait grand intérêt aux avant-postes de son diocèse, tournés vers la France.
Il y en avait là-bas, une curieuse enclave, le Blaisois, inséré entre les diocèses de Châlons, Langres et Troyes, rattaché cependant au territoire de Toul, avec la puissante abbaye de Montier-en-Der, fondée en 672. Entre celle-ci et le vieil évêché, les liens devaient se renforcer singulièrement, grâce à deux moines d'élite que Saint Gauzelin eut le mérite de s'attacher.

C'est en effet de l'abbaye Saint-Epvre, si heureusement reformée tantôt, qu'il envoya Albéric réaliser la même entreprise salutaire à Montier-en-Der. Entre-temps, il avait fait venir Adson, savant moine de Luxeuil, pour le nommer écolâtre de son abbaye touloise. Or, Albéric, devenu abbé de Montier-en-Der, sollicita le concours de son ami Adson, qui par la suite lui succédera à la tête de cette abbaye « de pointe », installée en pleine Champagne.
Adson, né dans le Jura, entre à l'abbaye de Luxeuil, où il se distingue par sa piété et son étonnante érudition. A ce titre, il se lie d'une amitié durable avec un autre savant, Gerbert, le futur archevêque de Reims, qui deviendra Sylvestre II (999-1003), le pape de l'an Mil, le premier pape français. C'est sous l'abbatiat d'Adson que sera construite la magnifique église de Montier-en-Der, dont la nef est parvenue intacte jusqu'à nos jours ; détruite, hélas ! par la guerre en 1940, elle vient d'être parfaitement restaurée.

Mais c'est comme écolâtre de Toul qu'Adson nous intéresse plus spécialement. En allant le quérir à Luxeuil, Saint Gauzelin faisait vraiment une précieuse recrue. Soucieux de ramener l'abbaye Saint-Epvre à la pureté de la règle bénédictine, l'évêque entendait approfondir sa spiritualité et accroître son rayonnement par l'ouverture d'une école monastique. Celle-ci, organisée par Adson, constituerait à la fois un séminaire assurant un recrutement de qualité pour les monastères et un centre de culture, qui remettait en honneur cette Renaissance carolingienne, brillante, mais éphémère, qui s'était bien assoupie, au cours du siècle écoulé, depuis la mort du grand empereur.

Sous la double impulsion de l'évêque et de son écolâtre, l'école touloise connut une ère de réelle prospérité. Adson composa un grand nombre d'ouvrages, en liaison avec Gerbert et les principaux écrivains et savants de son temps. Il se fera le biographe de Saint Mansuy et des premiers évêques de Toul, tirant parti de documents dont il déplore lui-même la faiblesse et la rareté. Il recueille aussi les traditions qui circulent oralement, car il croit sincérement que la voix du peuple est la voix de l'histoire ! Ce qui ne l'empêche pas de cribler tout cela avec le souci déjà d'une certaine critique et dans un style harmonieux et clair, tout à fait surprenant pour l'époque. Nous lui devons une foule d'indications précieuses sur les événements, les mœurs de cette période, sur la topographie de la région, sur la vie même de Saint Gauzelin, auquel il survivra près de trente ans. Il mourut en effet en 992, au cours d'un pèlerinage en Terre Sainte et fut inhumé dans l'île d'Astypalée, l'une des Cyclades. Pour tout dire, Adson est considéré, de nos jours, comme l'un des auteurs les plus remarquables de ce Xe siècle.

Son prestige et son activité avaient attiré à Toul de nombreux élèves : tel ce Widric, historien dont « le style est d'une latinité qui fait honneur à l'école touloise » ; tel ce Jean de Vandières, qui, promu à Gorze, fera de cette abbaye le foyer intellectuel de la région messine.
Un dernier trait apporte à l'école de Saint-Epvre un lustre inattendu dans le domaine littéraire. C'est à Toul qu'aurait été composé, entre 930 et 940, un curieux poème, authentique ancêtre latin de notre « Roman de Renart », qui aura grande vogue deux siècles plus tard. « C'est assez dire que les moines lorrains ne se piquaient pas seulement de théologie et savaient s'abaisser à de plus modestes sujets, avec un sens humaniste qui pour l'époque, n'est pas sans mérite. » ( « Hist, de l'Église », Fliche et Martin, VII, 506.) On imagine que si jamais le bon évêque, au cours de quelque visite à l'école, eut connaissance du fameux poème, il dut sourire devant cet innocent jeu d'étudiants, trop heureux de constater l'excellent travail qui s'y faisait par ailleurs sous la conduite de son ami Adson.

Quoi qu'il en soit, la Lorraine doit à Saint Gauzelin ce privilège, qui frappe les historiens, de n'avoir pour ainsi dire pas connu « le siècle de fer » sinistre page qu'on retrouve un peu partout dans l'histoire de l'Occident.
Tout en sauvegardant de la sorte les valeurs humaines de la civilisation, Saint Gauzelin, chez qui une tendre piété allait de pair avec la maîtrise des affaires temporelles, rêvait de doter son diocèse d'un haut lieu de prière en l'honneur de la Sainte Vierge.

Nous savons, toujours par Adson, qu'il envisagea d'emblée de réaliser ce rêve au cœur de son diocèse, sur la butte de Sion. Celle-ci était pour lors l'enjeu de luttes féodales, en raison de sa valeur stratégique. L'affaire n'aboutit pas et c'est son successeur, Saint Gérard, qui, nous le verrons, reprendra le projet et lancera le pèlerinage demeuré cher aux Lorrains.

Saint Gauzelin, reportant son choix ailleurs, allait réaliser à Bouxières-aux-Dames l'œuvre qui lui tenait à cœur. A quelques kilomètres en aval de Nancy, s'élève toujours ce petit village pittoresque, accroché à un éperon rocheux, alors couvert de buis, d'où son nom latin de « Buxeriæ», attesté sur une charte de 780. Une modeste chapelle mariale jadis très fréquentée était à l'abandon. C'est à ces ruines que s'attacha Saint Gauzelin, au hasard d'une tournée pastorale en 935. Dès l'année suivante, il y fondait une abbaye de Religieuses bénédictines, spécialement vouée au culte de Notre Dame. Toujours pratique et fort de l'expérience de Saint-Epvre de Toul, il tint à doter l'œuvre naissante d'un temporel, pris sur son patrimoine épiscopal : vaste domaine de bois, de champs et de vignes s'étendant alors sur Champigneulles et Pixerécourt, jusqu'aux portes de Nancy. En échange de quoi, il demande qu'à perpétuité les Religieuses l'assurent, chaque jour, d'un « De profundis » et d'un « Pater » et qu'elles brûlent un cierge de deux livres « la Chandeleur. Tout cela est précisé dans la charte de fondation, aujourd'hui à la Bibliothèque Impériale de Vienne.

A la tête de l'abbaye, il plaça Mère Rothilde, femme remarquable, qui recruta aisément une trentaine de novices en une communauté fervente et assura la reprise du pèlerinage marial. L'évêque fondateur se réserva la joie de consacrer solennellement leur église en présence, comme naguère à son sacre, des évêques de Metz et de Verdun, la veille de la Saint-Denis.

Le pèlerinage connut une vogue qui se soutint jusqu'à la Révolution. Nous le savons par dom Calmet qui, avant de venir à Senones, se mêlait aux pèlerins, alors qu'il était, à trois kilomètres de là, prieur de Lay-Saint-Christophe, où les Bénédictins assuraient une garde de prières, au village natal de Saint Arnould, l'ancêtre de Charlemagne. Comme il était fréquent alors, des guérisons miraculeuses entretenaient la ferveur parfois intéressée des pèlerins. Un muet y ayant un jour retrouvé la parole, les religieuses décidèrent d'adopter en permanence un pauvre muet, qui logeait à l'hôtellerie et qui, le jour de la Saint-Gauzelin, passait le premier à l'offrande, devant l'abbesse.

En gage d'attachement à ce pèlerinage, nous voyons vint-cinq ans plus tard Urson, notable de Mirecourt, faire don d'une manse à l'abbaye de Bouxières et le diplôme d'Otton 1er, confirmant cette donation, se trouve donner, en 960, la plus ancienne mention de Mirecourt. Guncardis, dame de Domjulien, fera le même geste en 966.

A noter enfin que, vers le milieu du XVe siècle, l'abbaye bénédictine de Bouxières se transforma en chapitre noble, exactement comme les Dames de Remiremont, d' Epinal et de Poussay. Certes Saint Gauzelin, pas plus que Saint Romary, n'eût prévu ni approuvé cette dérogation grave à l'intention première de la fondation. Pareille mutation confère cependant à la Lorraine cette particularité rare de compter quatre chapitres nobles de Dames, dont les annales apportent à notre histoire régionale une contribution des plus brillantes sur le plan humain. Au demeurant les Dames de Bouxières sont restées très fidèlement au service de la Vierge Marie, tout comme celles de Remiremont auprès de Notre-Dame du Trésor. Elles furent aussi, pendant huit siècles, les gardiennes vigilantes et très pieuses de la tombe de leur fondateur. Car le saint Évêque avait, dès le début, décidé de reposer, non dans sa cathédrale de Toul, mais sur cette colline mariale.

Une longue et douloureuse maladie, sans altérer sa douceur proverbiale, devait le clouer sur son lit pour les quatre dernières années de sa vie. Il mourut en sa bonne ville, le 7 septembre 962, laissant le souvenir d'un grand évêque, suscité par Dieu pour conduire pendant quarante ans l'Église de Toul à travers les remous de ce rude Xe siècle. Dom Calmet a recueilli cet éloge d'un contemporain de notre Saint : " Gauzelin fut le pasteur et l'amour de son troupeau. Ami dévoué de l'Église et protecteur déclaré des moines, il l'emporta sur la plupart des évêques de son temps, par le don de la science divine et humaine. Sa bienveillance et sa bonté ne lui attiraient pas moins les cœurs que la sérénité de son visage, le charme de ses discours, son assiduité à la prière et sa charité pour les malheureux."

Après la mort de Saint Gauzelin, sa dépouille avait été, suivant ses dernières volontés, ramenée de Toul à Bouxières, où les Religieuses aménagèrent par la suite une crypte et un tombeau. La reprise du pèlerinage marial, voulue par le Saint Évêque, fut doublement bénéfique, car les fidèles ne redescendaient jamais de la colline sans avoir prié sur sa tombe. Les miracles, y fleurissant aussitôt, déterminèrent son successeur, Saint Gérard, à relever ses restes pour les placer dans une châsse, geste qui authentiquait officiellement son culte.

Dans les manifestations de piété qui firent, au long des siècles, la célébrité de Bouxières, il est parfois malaisé de distinguer ce qui allait à la Sainte Vierge et ce qui revenait à son pieux serviteur.
Ainsi l'église consacrée par Saint Gauzelin, menaçant ruine, fut entièrement reconstruite au début du XIIIe siècle, grâce, en partie, à une bulle d'indulgences accordée en 1244 par le pape Innocent IV. Les reliques furent promenées à travers le diocèse, comme on faisait dans le même temps pour celles de Saint Goëry en faveur de l'église des Dames d'Epinal. On a la preuve qu'une douzaine d'évêques recommandèrent l'œuvre de Bouxières à la générosité des fidèles, non seulement en Lorraine, mais jusqu'à Arras et à Cambrai, voire à Spire et à Worms, car la mémoire de l'évêque toulois avait gagné les bords du Rhin.

La permanence et la vitalité du culte qu'on lui vouait sont attestées par une série de châsses de plus en plus riches, avec une reconnaissance des reliques à chaque translation. Celle qui datait des origines dut être mise à l'abri des remparts de Nancy, chez les Franciscaines, lors des incursions des Suédois en 1635. Au retour, on en refit une plus belle, offerte par l'abbesse Anne-Catherine de Cicon ; nouvelle châsse somptueuse en 1734, due aux largesses d'une abbesse mosellane, Anne-Marie d'Eltz.

Parmi la foule qui gravissait continuellement la colline, il n'est pas sans intérêt de signaler quelques pèlerins notables. Le duc René Ier, fait prisonnier par les Bourguignons à la bataille de Bulgnéville, le 2 juillet 1431, et incarcéré cinq ans à Dijon, vient en pèlerinage à Bouxières, avant même de faire sa rentrée à Nancy (1486, Siège de René II).

Au début du XVIIe siècle, nous y trouvons Saint Pierre Fourier qui eut une dévotion spéciale et très confiante envers Saint Gauzelin. Il vénérait certes Saint Epvre, le vieil évêque de Toul, patron de Mattaincourt, mais il lui préférait Saint Gauzelin, à bien des titres, singulièrement actuels à son sens. Voilà un Saint qui vivait déjà en des temps de misères et de troubles, modèle accompli de sainteté à laquelle il s'exerçait lui-même : dans sa tâche pastorale, dans son souci de raviver l'idéal monastique des religieux, dans ce goût de l'humanisme, puisé jadis à l'Université de Pont-à-Mousson, dans ce sens pratique qu'il convient d'apporter aux affaires même spirituelles, dans sa piété envers Notre-Dame, dans cette fondation, enfin, d'une nouvelle congrégation de Religieuses.

C'est précisément à l'époque où il posait, en compagnie de Mère Alix, les fondements de son nouvel institut à travers la Lorraine, que le Bon Père se fit pèlerin de Saint Gauzelin. On sait que de 1612 à 1615, il multiplia les démarches auprès de l'évêque de Toul et du primat de Lorraine, Mgr de Lenoncourt, protecteur de la Congrégation naissante. Il passa donc un jour par Bouxières ; l'abbesse Françoise du Haultoy l'accueillit avec joie et déférence, mais il se déroba aux honneurs qu'on s'apprêtait à lui rendre, pour aller à la crypte célébrer la messe et se recueillir devant la châsse, longuement agenouillé sur la dalle du tombeau. Depuis lors, il incita souvent ses Religieuses à invoquer spécialement Saint Gauzelin dans leurs difficultés (Rogie, « Hist. de Saint Pierre Fourier, I, 287 ).

Parmi les autres « pèlerins d'un jour », on relève, au XVIIIe siècle , comme parrains et marraines des cloches fondues à Bouxières, le duc Léopold et sa femme Elisabeth-Charlotte, le baron d'Eltz, écolâtre de la cathédrale de Spire, Elisabeth-Charlotte, abbesse de Remiremont, Mlle d'Isches-Choiseul, etc.

Dans les temps de calamités, sécheresses ou inondations, les abbés de Saint Mansuy et de Saint Epvre apportaient de Toul en procession les châsses de leurs patrons respectifs à l'église de Bouxières « pour implorer la clémence divine par l'intercession de la Vierge et de Saint Gauzelin », comme pour faire violence au Ciel avec la « coalition » des trois saints Evêques de Toul !

C'est toujours par référence à la bonté compatissante de notre Saint qu'on appelait « pains de Saint Gauzelin » les brioches offertes le Jeudi-Saint, par l'abbesse, à douze enfants pauvres du village, après qu'elle leur eut lavé les pieds à la cérémonie du « mandatum ». Ainsi firent, au cours des siècles, trois de nos compatriotes, figurant dans la liste des abbesses : Agnès de Thuillières 1356, Claude de Lignéville 1522, François-Gabrielle de Lignéville 1655.

A l'exemple de leur fondateur, les Dames ne manquaient pas de sens social, entretenant un hôpital et une école, laquelle fonctionne encore avec les Sœurs de la Doctrine de Nancy. Dès 1070, l'abbaye avait fait construire un pont sur la Meurthe, œuvre d'utilité publique qui, de surcroît, favorisait les pèlerinages. Ce pont eut son heure de célébrité, les Lorrains y taillant en pièces les débris de l'armée bourguignonne, au lendemain de la bataille de Nancy, 5 janvier 1477.

Huit siècles avaient passé, depuis que l'abbaye veillait ainsi au culte de Saint Gauzelin, lorsqu'en 1786, le cardinal Loménie de Brienne, commissaire apostolique, prononçait le transfert de la communauté à Notre-Dame de Bon-Secours, à la sortie est de Nancy. Mais les événements ne permirent pas de réaliser cette « déviation ». Vint la Révolution, qui dispersa les Religieuses et ruina de fond en comble l'abbaye de Bouxières, au point qu'aujourd'hui il ne subsiste plus rien de l'église, ni des maisons canoniales. Une ruelle pittoresque dite « rue des Dames-Chanoinesses » s'est frayée au travers de ces ruines et une simple plaque, sur un pan de muraille, rappelle l'emplacement du tombeau de Saint Gauzelin. Spectacle de désolation, qui contraste avec le magnifique panorama de Nancy qu'on découvre de ce belvédère de Beauregard !

Saint Gauzelin n'est titulaire d'aucune église sur tout le territoire de l'ancien diocèse de Toul. C'est là une anomalie que nous avons déjà constatée pour Saint Colomban au diocèse de Besançon.
On lui a cependant dédié une chapelle, la première à droite en entrant à la cathédrale de Nancy. De même l'Institut des Sourds-Muets de la Haute-Malgrange à Nancy, fondé au XIXe siècle, a été placé sous son patronage, en souvenir de son miracle et de la charitable pratique des Dames de Bouxières, que nous avons rapportée.

Dans notre diocèse, le culte de Saint Gauzelin est attesté seulement par une amélioration liturgique d'ailleurs récente. On n'en faisait jadis qu'une simple mémoire au 3 septembre. En 1900, Mgr Foucault obtint pour le bréviaire une leçon historique, cette fois, à la date du 7 septembre, « dies natalis », en la veille de la Nativité de Notre Dame. Et la dernière réforme de 1957 nous accordait les trois leçons, exactement comme au diocèse de Nancy.

On sait que bien des Saints, dont l'existence même est contestée (Saint Georges par exemple) jouissent d'une popularité et, de ce fait, possèdent une riche iconographie. C'est tout l'inverse pour Gauzelin qui n'a vraiment guère inspiré les artistes. Et c'est encore à Bouxières qu'il faut remonter pour en trouver les deux seules représentations connues. Les Dames chanoinesses le portaient en effigie, sur leur croix d'or et d'émail, appendue à un ruban bleu liseré de rouge. Dans la modeste église, élevée au XIXe siècle, au bas du village, un tableau du XVIIIe siècle, de 3 m sur 2, nous montre Saint Gauzelin agenouillé devant la Sainte Vierge et lui offrant son église de Bouxières ; tout autour, une série de médaillons rappellent les divers épisodes de cette fondation. A côté de cette toile, signalons aussi la fort belle statue de Notre Dame, en pierre du début du XVe siècle, laquelle, sur la colline, avait accueilli tant de pèlerins en son sanctuaire.

A cette maigre iconographie il y a tout de même une sorte de compensation. Nous voulons parler d'un ensemble de pièces d'orfèvrerie d'une qualité exceptionnelle, faisait partie de ce qu'on appellerait aujourd'hui la « chapelle épiscopale », objets ayant été à l'usage du Saint Évêque, lorsqu'il officiait, voilà mille ans, dans sa cathédrale de Toul. L'inventaire officiel, fait à Bouxières en 1473, mentionnait une trentaine de ces objets liturgiques. Beaucoup ont disparu à la Révolution et furent vendus à l'encan : mais la cathédrale de Nancy est d'autant plus fière de conserver encore l'essentiel du Trésor de Saint Gauzelin. Il comporte : l'Évangéliaire, du IXe siècle, sur parchemin enluminé, dans une reliure d'or rehaussée de pierres précieuses ; le calice avec sa patène en or massif, du Xe siècle ; l'anneau pastoral et le peigne liturgique en ivoire.

Cet ensemble prestigieux occupait toute une vitrine à l'Exposition du Louvre « Les trésors des églises de France », Paris, 1965, suscitant l'admiration de milliers de visiteurs, évoquant, avec un brin d'émotion et de fierté pour ceux venus de Lorraine, le souvenir de ce grand Évêque, dont nous avons tenté d'esquisser la silhouette, imposante et sympathique, en plein « siècle de fer ».

Publié le 08/02/2012 par Alice.