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Lundi 29 novembre
Saint Sernin
ou Saturnin, martyr et évêque de Toulouse (IIIe siècle)

Saint Goëry

Évêque

Dans le nouveau Propre diocésain, ce Saint fait figure de sympathique revenant. A la date qu’on lui a d’ailleurs restituée, le 19 septembre, Saint Goëry avait figuré jusqu’en 1915 au Missel et au Bréviaire. C’est à juste titre qu’on l’accueille à nouveau, car si St Goëry intéresse spécialement Epinal, comme nous le verrons dans la seconde partie de cet article, son rayonnement, durant le Moyen Age, s’est étendu au diocèse tout entier, voire même aux provinces voisines.

Comme pour la plupart des Saints de l’époque mérovingienne, nous n’avons pas de sources historiquement sûres. La première Vie de Saint Goëry, écrite près de quatre siècles après sa mort, est jugée sans valeur par Monseigneur Duchesne.
Nous en retiendrons pourtant quelques traits, d’ailleurs vraisemblables, qui expliquent certains détails de son iconographie.

Saint Goëry ou Goëric, appelé aussi Abbon dans les listes épiscopales de Metz, serait né en Aquitaine dans la seconde moitié du VIe siècle.
De famille illustre, il aurait suivi d’abord la carrière des armes où il se distingua par sa valeur et sa piété. Ce qui lui valut de succéder à la charge de vice-roi d’Aquitaine, qu’il remplit dans les années de sa maturité.

Une cécité accidentelle devait servir les vues de la Providence et fixer sa destinée. Pour des raisons que n’explique pas la légende, Saint Goëry vint à Metz implorer Saint Etienne. Notons d’ailleurs qu’il était par son père, apparenté à Saint Arnould, alors évêque de Metz. Miraculeusement guéri, il mit à profit sa fortune pour ériger en ex-voto une église en l’honneur de Saint Pierre, Saint Etienne étant déjà le titulaire de la cathédrale. Cette église par la suite devint collégiale sous le joli nom de Saint-Pierre-aux-Images et subsista jusqu’en 1755.

Édifié de la piété de son jeune parent, Saint Arnould qui jouissait d’un grand prestige à la cour d’Austrasie lui fit confier un poste dans le gouvernement de ce royaume. Jusqu’au jour où se sentant fatigué et désireux de finir ses jours dans la solitude auprès de son ami Saint Romaric, le vieil évêque choisit son pupille pour successeur.

Accepté d’enthousiasme par le clergé et par le peuple, Saint Goëry fut donc consacré évêque de Metz en 629. Administrateur intelligent du fait de ses services antérieurs, il se garda très humble sous la mitre, déployant un zèle débordant au service de ses ouailles. Les pauvres, les vieillards, les orphelins furent les premiers bénéficiaires de sa charité.

Cependant il demeurait le pontife grand seigneur, passionné pour la gloire de Dieu, pour le culte chrétien. De nombreuses églises furent édifiées ou enrichies par sa munificence. A cet égard, il ouvre vraiment la voie de ses successeurs des VIIIe et IXe siècles, aux Chrodegang, aux Drogon, par qui la Renaissance carolingienne connut à Metz un tel éclat dans le domaine musical et liturgique.

Pour avoir été à l’école de Saint Arnould, il ressentit lui aussi le goût de la solitude, aimant à visiter son maître au Saint-Mont, s’arrêtant parfois en cours de route comme pour une retraite, dans une boucle de la Moselle ou au fond de quelque vallon affluent.

Il n’abandonna pas toutefois sa bonne ville de Metz jusqu’à sa mort survenue le 19 septembre 643. Pour rendre son âme à Dieu, il avait tenu dans un geste d’humilité que nous retrouverons chez Saint Louis, à se faire étendre sur un lit de cendres. Il fut inhumé hors des remparts au monastère de Saint-Symphorien, dans la chapelle des Saints-Innocents, qui devint aussitôt un centre de pèlerinage où se retrouvaient ses amis, les déshérités de ce monde, assurés que la sainteté de leur bienfaiteur allait se manifester mieux encore à son tombeau que pendant sa vie.

S’il y a une part de légende dans ce que nous venons de rapporter, l’histoire du culte de Saint Goëry est attestée par de nombreux documents à Metz et surtout à Epinal dont il est devenu, par un curieux hasard, le patron séculaire.

On sait que les évêques de Metz, tout-puissant au royaume d’Austrasie, avaient reçu ou acquis des possessions dans le bassin de la Moselle en direction des Vosges. L’un de ces évêques, Thierry de Hamelant (965-984) parcourant un jour ses domaines, s’arrêta au pied du château de Spinal, solide bastion dominant la Moselle sur l’antique voie romaine. Trouvant le site favorable, il s’avisa d’y fonder un monastère de Bénédictines et une église dédiée à Saint Maurice. Telle fut, une vingtaine d’années avant l’an mil, la naissance d’Epinal.

En gage de prédilection pour sa jeune cité, Thierry décida d’y transférer en entier le corps de Saint Goëry, hormis le chef, laissé à Saint-Symphorien. On vit donc, à trois siècles de distance, se dérouler au long de la Moselle les deux mêmes cortèges solennels, en sens inverse. Saint Goëry de son vivant était venu à Remiremont chercher, pour le ramener à Metz, le corps de Saint Arnould, inhumé au Saint-Mont ; et voilà que ses reliques remontaient aujourd’hui la Moselle.

La foi et la ferveur des Spinaliens d’alors prirent d’instinct le relais des pèlerins de Metz. D’autant qu’une épidémie terrible venait de se déclarer, qui allait, pendant des siècles, désoler périodiquement la Lorraine et toutes les provinces d’alentour. Il s’agit du feu sacré ou mal des ardents qui défraie tant de chroniques et que celle d’Hirsauge, en 1089, décrit en ces termes : « Les gens que ce mal dévorait à l’intérieur tombaient en corruption, les membres rongés et noircis comme des charbons. Ou bien les pieds et les mains putréfiés, les nerfs contractés, hideux et difformes, ils traînaient une vie misérable dans les luttes d’une longue agonie ».

Du coup on vit dans ces reliques de Saint Goëry providentiellement arrivées, un remède efficace contre ce mal inexorable. Notons que ce dernier fut si répandu que, Saint Goëry se trouvant débordé, on vit plus tard Saint Antoine venir à la rescousse ! De là tant de chapelles et de statues de Saint-Antoine-aux-Ardents, représenté avec des flammes aux pieds. Nous en connaissons une douzaine dans les Vosges, datant du XIVe et XVe siècles ; Epinal lui-même eut la sienne sur le Chemin des Princes.

Il n’empêche que la châsse de Saint Goëry attira, durant tout le Moyen Age, des foules de malades et qu’Epinal apparut comme un des pèlerinages curatifs les plus célèbres de Lorraine. Ce fut au point que vers le milieu du XIe siècle force fut de remplacer l’église de Thierry par une nouvelle, plus vaste, celle que le Pape Saint Léon IX est venu lui-même consacrer solennellement en 1050. Devant l’afflux des malades on construisit de même un hôpital destiné, comme aujourd’hui l’Hospitalité de Lourdes, aux malheureux étrangers venus prier Saint Goëry. Les Spinaliens, eux, étaient soignés à l’Hôpital Saint-Lazare, à l’emplacement du Musée actuel. Bien des siècles plus tard, nous voyons l’Abbesse du Chapitre lancer un appel « en faveur des pauvres malades qui arrivent tous les jours à notre hôpital, fondé en l’honneur de Monsieur Goëry » et promettre que « les donateurs auront part aux mérites d’un psautier et des trois messes qui se célèbrent tous les jours en notre église dudit Epinal » (Lettre de Madame Adeline de Menoux, Abbesse, du 15 novembre 1485, conservée à la Bibliothèque d’Epinal).

Si l’on constate une extension rapide de la jeune cité et l’implantation d’un marché très fréquenté, les historiens reconnaissent que leur influence dérivait tout entière du pèlerinage de Saint Goëry. Déjà bénéficiaire de ses faveurs sur le plan matériel, les Spinaliens n’ont cessé, au cours des siècles, de lui vouer une dévotion fervente et enthousiaste, rejoignant ici celle des Dames, avec lesquelles pourtant ils se disputaient bien parfois pour des questions de Temporel !

Le Chapitre des Chanoinesses de Saint Goëry d’Epinal s’était substitué, vers le XIIIe siècle, au monastère bénédictin, dans des conditions analogues à celles de Remiremont. Si l’on a pu regretter cette curieuse décadence de l’esprit monastique, il reste que ces dames ont toujours été fières de se dire filles de Saint Goëry et ce jusque devant les révolutionnaires de 1789. Pendant cinq cents ans elles lui ont gardé un culte fidèle et somptueux. Outre sa fête du 19 septembre qui se célébrait avec faste au chœur de leur grande église, aménagé spécialement au XIVe siècle, elles solennisaient, chaque année le 21 juin, la translation de ses reliques avec le concours de tous les habitants. Le cartulaire du Chapitre conserve le texte de huit brefs d’indulgences accordées par les papes au pèlerinage d’Epinal.

Le corps de l’illustre évêque était le plus riche trésor de la cité et comme la personnification de la ville qui avait grandi autour de son tombeau. C’est en toute occasion, dans la joie comme dans l’épreuve, que l’on promenait triomphalement la châsse à travers les rues ou sur les remparts, et les quatre lieutenants-gouverneurs se réservaient l’honneur de la porter sur leurs épaules. A maintes pages du Rituel capitulaire et des annales de la cité on retrouve le souvenir de ces grandioses manifestations de foi envers le saint protecteur. C’est sur le magnifique Évangéliaire de Saint Goëry que princes, abbesses, gouverneurs et bourgeois prêtaient serment dans les grandes circonstances.

On retrouve en contrepartie au long des siècles des preuves évidentes de la sollicitude du Patron pour sa ville. La plus célèbre est restée celle de 1465... Lors d’une attaque contre Epinal, pendant les guerres du Téméraire, un boulet creva le vitrail du chœur et tomba dans l’église au cours d’un office « sans personne blesser ».

Pour estimer le prix que les gens d’Epinal attachaient aux reliques du Saint, citons l’exploit de la corporation des bouchers. Des brigands s’étant introduits dans l’église lors d’une opération à travers la ville, les bouchers, indifférents au pillage de leurs boutiques, se mirent avec leurs chiens, à la poursuite des fuyards emportant la châsse dorée. Ils les rejoignirent sur la route de Nancy et, après une sanglante échauffourée, parvinrent à récupérer leur trésor. Depuis lors Saint Goëry devint le patron de la corporation des bouchers.

Lorsqu’en 1791 parurent les décrets confisquant toute l’orfèvrerie des églises, la municipalité d’Epinal, contrainte de s’exécuter, revendiqua fièrement, par délibération du 6 mai, la possession des reliques et les transféra dans une châsse de bois doré. Ainsi Goëry, après avoir acquitté, lui aussi, son tribut envers la Patrie put continuer son rôle séculaire en recevant l’hommage des bonnes gens d’Epinal.

Il fallut bien toutefois « camoufler » le pauvre Saint pendant la terreur. Le retour de la paix religieuse le tira bientôt de sa cachette et ce fut l’occasion, le 11 novembre 1803, d’une reconnaissance canonique des précieux restes, que l'on replaça dans la châsse. C'est un grand coffre de bois doré, de bon style Louis XVI, « Fai par F. Beurton, l’an 1791 », comme le précise une inscription découverte l’an dernier. On la conserve aujourd’hui à l’autel des reliques dans l’ancienne chapelle des Saint-Innocents. Outre qu’il y a là un rappel fortuit de la première sépulture du Saint à Metz, la présence de ces reliques auprès des fonts baptismaux donne un symbolisme particulier aux rites du Baptême, puisque les petits Spinaliens de la paroisse naissent à la vie de la grâce sous l’égide du Patron de la ville.

En raison de sa taille, la châsse n'étant pas transportable, on se pourvut par la suite d'une autre plus légère, néo-gothique, en cuivre doré, que l'on porte chaque année en procession.
Tout ce que nous venons de dire du culte exceptionnel rendu à Saint Goëry donne une idée des richesses que Chapitre, pèlerins et fidèles avaient accumulées dans son église au cours des siècles et dont on trouve la mention ou la description aux archives. Le vandalisme révolutionnaire, hélas ! a tout dilapidé. Outre les reliques, il n'en subsiste plus que deux pièces, d'ailleurs fort intéressantes et curieusement complémentaires.

A hauteur de la table de communion, sur la droite, c'est la statue du Saint ; œuvre en pierre du XVIe siècle, délicatement sculptée, qui le représente en évêque mitre en tête, la couronne des rois d'Aquitaine reposant à ses pieds sur un coussin.

Saint Goëry apparaît dans une toute autre tenue sur le charmant tableau appendu au-dessus de la châsse et récemment classé Monument Historique. Il est ici revêtu de la cuirasse, avec le grand manteau et la couronne royale. Ce qui ne l'empêche pas de tenir avec aisance la crosse et la mitre sur le bras gauche. A ses côtés se tiennent deux chanoinesses, ses deux filles spirituelles, Sainte Précie et Sainte Victorine représentées sous les traits de l'Abbesse donatrice du tableau, Anne-Elisabeth de Ludres (1679-1728) et de la Doyenne Catherine d'Argenteuil.

Il semble bien, qu'en commandant ce tableau, Mme de Ludres s'est référée aux armes du Chapitre, où l'on voit traditionnellement Saint Goëry « en chevalier nimbé d'or, sur fond d'azur, à la bordure de gueules ».

Retenons aussi, dans cette iconographie bien maigre, le souvenir du vitrail réalisé en ex-voto, à la fin du XVe siècle, au haut de la fameuse verrière, sur la trajectoire même du projectile. Lors d'une visite à Epinal, Dom Calmet nous en a donné une description précise : St Goëry arrêtant de la main le boulet meurtrier. Ce vitrail a fort malencontreusement disparu, lors de la rénovation des vitraux du chœur en 1846. Du moins s'en est-on inspiré pour y représenter le Saint protecteur dans une attitude approchante. Comble de malchance ! Sous le bombardement américain du 11 mai 1944, Saint Goëry dans son vitrail eut la tête emportée, mais stoïque il ne lâcha pas son boulet. Il mérite donc doublement aujourd'hui de figurer avec cet attribut dans les armoiries de la Basilique, aux côtés de Saint Maurice, comme il se doit.

Même sur le plan profane et civique, on voit Saint Goëry intervenir souvent dans l'histoire de la Cité. Ainsi on lui avait dédié — et la dénomination a résisté à tous les bouleversements — une place et une rue. Il avait aussi sa fontaine, la plus abondante de la ville et la plus précieuse en cas de siège. Elle sourd de la roche, près de l'ancienne Porte, dite de la Fontaine Saint-Goëry, et alimente aujourd'hui un lavoir. En 1614 Claude Bassot y avait peint l'effigie du Patron et des Saintes Précie et Victorine.

Hormis le Chapitre et la Ville d'Epinal, dont il a été de tous les temps le Patron, aucune église du diocèse de Saint-Dié ou de Metz ne lui est dédiée. On croirait une « exclusivité » jalouse s'il n'y avait une exception ; Houdemont, petite paroisse des environs de Nancy, située précisément en bordure de la route suivie jadis par Saint Goëry et par ses reliques.

Par contre sept lieux-dits des Vosges rappellent, sous des noms divers, son souvenir. Il s'agit de localités qui toutes appartenaient au Chapitre. Les deux noms les plus typiques, selon le Pouillé de Toul, sont Girecourt-sur-Durbion (Gœrici curtis) et Girmont ( Gœrici mons).

Epinal s'honore donc grandement d'avoir été seul à vouer à Saint Goëry un culte solennel de gratitude et de respect, et ce durant près de mille ans. C'est pourquoi la Congrégation des Rites a volontiers réintroduit son office au Propre du Diocèse, d'autant plus que, avec ses quatre célestes compagnons qui y figurent déjà, Saint Goëry est invoqué chaque dimanche au prône de toutes les paroisses. Dommage seulement qu'on ne nous ait point rendu le texte du bel office qu'avaient chanté, des siècles, les Dames de l'Insigne Chapitre, au chœur de la Basilique !

Publié le 11/07/2011 par Alice.