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Dimanche 18 novembre
Sainte Aude
ou Odette, vierge à Paris (5ème s.)

Sainte Hunne

Veuve

Parmi les personnages figurant à notre Propre diocésain, Sainte Hunne est assurément l'une des moins connues, d'autant qu'elle n'est sans doute jamais venue chez nous. Lointaine dans le temps, puisqu'elle nous reporte aux origines de l'Église de Saint Dié, elle est pourtant notre voisine, ayant vécu au pied des Vosges, en ce village alsacien qui lui doit son nom : Hunawihr.
A la différence de ses contemporains du VIIe siècle, déjà étudiés sous cette rubrique, elle n'a pas fait l'objet d'une biographie spéciale. Mais sa présence et plusieurs de ses faits et gestes sont attestés dans la vie même de Saint Dié. En ce sens, on pourrait dire qu'elle a vécu dans son orbite et dans sa légende, puisque Saint Dié, nous l'avons vu, avait un certain temps séjourné en Alsace, avant de se fixer définitivement chez nous.

C'est à ce titre que l'office de Sainte Hunne est entré dans notre Propre. Mais pour Saint Dié comme pour sa bienfaitrice, nous n'avons guère de documents antérieurs à l'an mil, soit quatre siècles après les événements qui s'attachent aux deux personnages.
Selon Ruyr et de Riguet, les deux principaux chroniqueurs du Chapitre, Hunne appartient à la famille royale des Burgondes. Un manuscrit antérieur, conservé à la paroisse d'Hunawihr, précise même que, née vers 620, elle descendait de Saint Sigismond, roi de Burgondie, mort en 524, d'ailleurs patron de Heidelsheim et de Matzenheim à quelques lieues de là.

Elle avait épousé un pieux seigneur alsacien, appelé Hunon. Si les ruines de leur château sont encore visibles à 1 km au sud de Ribeauvillé, leurs noms Hunna et Hunon intriguent beaucoup la critique de notre temps. Elle estime en effet qu'une telle ressemblance « sent un peu la fable et l'arrangement, encore qu'historiquement on trouve souvent des couples Charles et Charlotte, François et Françoise ».
Cette réserve faite, suivons nos chroniqueurs. La naissance d'un fils va mettre la châtelaine en relation avec Saint Dié. Il séjournait pour lors dans la région et, grâce à son renom de sainteté, fut invité à baptiser l'enfant, qu'on appellera Dieudonné.

Le parrainage sera bénéfique à tous deux, car le garçon entrera plus tard au couvent et sur-le-champ le seigneur Hunon concède des territoires à l'abbaye d'Ebersmunster que l'ermite itinérant venait de fonder au nord de Sélestat. Cette fondation deviendra plus tard abbaye d'Empire, richement dotée par Louis le Pieux en 818, mais Mittelwihr, Ingersheim sont des domaines offerts personnellement à Saint Dié, qui en gardera la propriété après qu'il aura repassé les Vosges.

Le jeune Dieudonné entré à Ebersmunster, Hunne sans autre enfant reporte son affection sur les pauvres et les malheureux. Non contente de leur faire des largesses en vivres et en argent, elle les soigne dans leur maladie et lave leurs linges parfois purulents à la fontaine du village au bas du château. Cette forme de charité qu'elle affectionne lui vaudra le titre, resté populaire en Alsace, de « sainte Lavandière ». Concédons que ce trait de légende pourrait être historique, car Sainte Hunne ici s'apparente singulièrement à Saint Louis, dont le VIIe centenaire actuel nous révèle par des détails du même genre l'admirable charité en faveur des déshérités.

On place en l'année 679, exactement comme Saint Dié, la mort de Sainte Hunne, qui était veuve depuis plusieurs années. Ce qui par contre est consigné avec précision dans les annales du Chapitre, c'est que d'un commun accord, les deux époux avaient légué à leur ami le domaine d'Hunawihr en totalité.
Nous savons l'importante mutation qui, peu avant l'an mil, devait transformer le monastère bénédictin des Jointures en un Chapitre séculier. Si ce dernier accuse désormais, du point de vue spirituel, une tradition monastique fort affaiblie, il fut très attentif à ne pas perdre un iota de ses droits, pas un seul lambeau du patrimoine acquis au cours des siècles. Le fonds légué en Alsace par Sainte Hunne et son époux devait en effet s'enrichir d'une douzaine de domaines, échelonnés de Sélestat à Colmar, au long de ce qu'on appelle aujourd'hui la « Route des Vins ».

A ce dernier mot, on devine tout le prix que le Chapitre attachait à de telles possessions. Ces domaines alsaciens qui ne représentaient en superficie que le cinquième du patrimoine du Chapitre, regorgeaient de ressources vivrières et surtout de vins. Le cartulaire de Saint-Dié contient d'innombrables pièces se référant aux possessions d'Alsace. Il faut voir avec quelle âpreté, depuis le haut Moyen Age, nos chanoines défendent leurs biens contre la convoitise des féodaux. Ainsi en 1332, pour ne citer qu'un exemple, Buchard; seigneur de Horbourg, est condamné à livrer au Chapitre deux charretées de vin chaque année en réparation de dommages causés à Hunawihr (Archives des Vosges, G 817). Voilà une amende qui complétait de façon judicieuse la maigre vendange vosgienne, car les chanoines s'obstinaient depuis des siècles à faire pousser de la vigne sur la colline proche, appelée toujours « La Vigne-Henri », et jusque sur les pentes de la Behouille. En témoigne encore ce motif sculpté en 1588 sur une belle porte de grange canoniale conservée place du Chapitre.

Et tout ce contentieux et ce négoce de bien servir en un sens la cause de notre Sainte. On vérifie en effet que son culte fut très tôt en honneur à Saint-Dié et dans les environs. On l'avait inhumée dans la chapelle du château et le rayonnement de sa charité continuant de se manifester, tous les chrétiens des alentours, les plus pauvres surtout, venaient prier sur sa tombe si proche de la fontaine. Jusqu'à la Réforme, le pèlerinage fut bien fréquenté et « une partie des offrandes était envoyée au Chapitre de Saint-Dié ».

Il se peut que le Pape Saint Léon IX soit passé à Hunawihr, lors de son périple alsacien. Du moins a-t-il confirmé la protection de cette chapelle, comme devait le faire en 1114 l'empereur Henri V pour tout Hunawihr, en faveur du Chapitre. De ce fait la chapelle castrale fut agrandie une première fois à l'époque romane, puis au début du XVIe siècle au centre d'un cimetière entouré d'une enceinte fortifiée, unique dans toute l'Alsace.
A cette époque, la moitié méridionale de l'Alsace relevait de l'évêque, non de Strasbourg, mais de Bâle. C'est donc ce dernier que, sur une supplique des habitants de Hunawihr, le pape Léon X chargea de relever le corps de Sainte Hunne. La cérémonie, faisant office de canonisation, eut lieu le 15 avril 1520, en présence d'une foule estimée à 20 000 personnes par un témoin, Ulrich de Ribeaupierre. On déposa les ossements dans une châsse précieuse, munie de quatre clés, dont l'une était confiée au Chapitre (Archives des Vosges, G 244).

Comme bien on pense, ce dernier était à la fête, ayant envoyé une délégation sous la conduite du chanoine-poète Laurent Pillard, le futur auteur de « La Rusticiade ». Pour marquer l'événement, le Chapitre de qui relevait la cure d'Hunawihr fit remise, pour 20 ans, de la dîme aux paroissiens.
La délégation eut la faveur de ramener à Saint Dié une insigne relique, prélevée lors de la translation : l'humérus de l'un de ces bras qui avaient si bien travaillé à la fontaine ! relique qui fut aussitôt précieusement enchâssée. Au début du XVIIIe siècle, Benoît de Kicler, grand-doyen du Chapitre, fit faire un bras d'argent, qui disparut à la Révolution. On lui en substitua un autre en bois, pourvu d'une main tenant le battoir des laveuses. Il disparut à son tour avec la relique, lors du sinistre de la Cathédrale en 1944. Jusqu'à la fin du siècle dernier, les ménagères de Saint-Dié fleurissaient les lavoirs et fêtaient solennellement leur patronne à chaque printemps le 15 avril.

Le reste du corps de Sainte Hunne devait être dès 1540 entièrement détruit et dispersé par les gens de Hunawihr passés au Luthéranisme, la plupart, dit Jean Ruyr, « ayant fait banqueroute à la religion ». De nos jours, au soir du 24 décembre, un concert de Noël est donné sur les remparts de l'église illuminée, signalé par le Touring-Club, numéro de décembre 1969. Faut-il y voir vraiment une manifestation de folklore, en plein air à cette saison ! ou un hommage de réparation lointaine à celle qui a sanctifié ces lieux ?

En fait d'église, Sainte Hunne n'est titulaire d'aucune en notre diocèse, comme d'ailleurs à Strasbourg. Car à Hunawihr même le patron est toujours Saint Jacques le Majeur, à qui avait été dédiée la chapelle Sainte-Hunne près de Ban-de-Laveline, au hameau de Honville, que Ruyr écrit Hun-ville, et pour cause ; c'est en bordure du chemin par où étaient passées les reliques en 1520 !
Liturgiquement et sous le rite double, le Propre de Strasbourg fête Sainte Hunne le 15 avril (date historique), le nôtre, le 7 juin. De même que les reliques se perdent, le culte des Saints se détériore de nos jours. Lors de la révision du Propre en 1957, Mgr Brault avait été heureux d'obtenir de Rome, pour le IIe nocturne du bréviaire, un passage de Saint-Augustin s'appliquant de façon charmante à notre Lavandière. Aujourd'hui ces textes sont déjà passés à l'archéologie ; c'est pourquoi le lecteur excusera cette simple remarque « pour mémoire ».

D'après tout ce que nous venons de dire, l'iconographie de Sainte Hunne doit se réduire à bien peu de chose. A notre connaissance, il n'en existe absolument aucune statue.
Par contre, lors des travaux effectués en 1968 à Hunawihr, on a découvert à l'église des fresques dont nous avons eu connaissance par l'architecte. Datant du XVIe siècle et gâchées par un badigeon grossier, il est difficile de les identifier toutes. Parmi les quinze scènes figurées, plusieurs se rapportent incontestablement à Sainte Hunne : une femme tend par la fenêtre des vivres à un malade ; la même femme à la fontaine ; le baptême d'un enfant par un évêque, etc. Dans les autres, on reconnaît des épisodes de la vie de Saint Dié, tels que les représentaient, avant 1944, les tableaux de Claude Bassot, hélas ! détruits.

Dans la grande toile, peinte en 1884 pour la chapelle de La Hutte à Hennezel, Monchablon a fait place à Sainte Hunne, parmi les Saints de la région de Saint-Dié.
Mais la représentation la plus vénérable, encore que modeste, est celle des vitraux de la cathédrale, seuls précieux vestiges de la fin du XIIIe siècle. Sainte Hunne y figure avec son mari, aux côtés de Saint Dié en crosse et mitre (ancien évêque supposé de Nevers).

Ainsi est-il heureux qu'en dépit de tant de cataclysmes, ait pu survivre, dans l'antique collégiale du Chapitre devenue l'église-mère du diocèse, l'image de la sainte Lavandière, qui en est bien un peu la marraine.

Publié le 01/08/2011 par Alice.